INTERVIEW. Fabien Toulmé : « Quand je raconte que je suis allé manger dans un maquis, c’est anecdotique, mais ça permet au lecteur de vraiment partager l’aventure. »

Après « Suzette ou le grand amour », Fabien Toulmé renoue avec la BD reportage dans « Les reflets du monde en lutte ». A la manière de « L’Odyssée d’Hakim », l’auteur-dessinateur est parti à la rencontre de trois femmes résistantes, à Beyrouth, au Brésil puis au Bénin. Il en a tiré trois portraits, trois histoires étonnantes à la fois singulières et universelles. Avec humour et humanisme, il y raconte la Thawra, révolution citoyenne et pacifique au Liban, la résistance d’une favela brésilienne contre un projet immobilier qui vise à expulser ses habitants et détruire son passé, et l’engagement à contre-courant de sa culture d’une militante féministe au Bénin qui se définit avant tout comme une « organisatrice communautaire ». Dans ces mouvements de résistance, les femmes occupent une place primordiale. Épaulé par le sociologue Olivier Fillieule, Fabien Toulmé décrypte, en 336 pages passionnantes et instructives, la résistance populaire. Nous l’avons rencontré à Paris, pour en parler.

« Les Reflets du monde en lutte » © Delcourt / Fabien Toulmé lors de notre rencontre © Benoit Gaboriaud

Quel était la genèse de « Les reflets du monde en lutte » ?

Fabien Toulmé : « Je voulais vraiment faire un reportage de terrain, aller à la rencontre des gens et raconter leurs histoires, autour d’une thématique : la lutte. A travers leurs parcours, se dégage une idée plus globale. Le sujet s’est imposé par la force des choses, parce que j’étais au Liban au moment de la révolution. Je commence donc l’album par le Liban parce qu’il s’y passe des évènements qui ont l’air d’être historiques, par rebond et après un échange avec le sociologue Olivier Fillieule, j’enchaîne sur d’autres destinations pour y faire de nouvelles rencontres, mais toujours autour du thèmes de la lutte. Je voulais expliquer ce qu’est la lutte et le militantisme. »

« L’Odyssée d’Hakim » qui raconte le parcours périlleux d’un réfugié, de la Syrie vers la France, s’est écoulé à plus 150 000 exemplaires, est-ce que ça t’a conforté dans l’idée de poursuivre dans la BD reportage ? Et plus exactement dans l’idée d’aller à la rencontre des gens ?

Fabien Toulmé : « J’ai surtout poussé le curseur à un autre niveau. L’essence de « L’Odyssée d’Hakim », c’était d’apporter de l’humain dans une notion très désincarnée. On parle souvent des réfugiés au sens large, mais qu’est-ce que ça veut dire : être réfugié ? Avant d’être un réfugié, on est une personne, on a une histoire, un parcours… Pour « Les reflets du monde en lutte », l’idée est la même. Il y a beaucoup de gens qui luttent et s’engagent dans le monde. Mais qui sont-ils ? J’ai voulu m’intéresser à un individu et à sa spécificité. »

« Les Reflets du monde en lutte » de Fabien Toulmé © Delcourt

Tu t’es retrouvé au Liban pour un voyage professionnel, au Brésil car ta compagne en est originaire, mais tu as choisi délibérément le Bénin, pourquoi ?

Fabien Toulmé : « Au moment de la construction du livre, Olivier Fillieule m’apporte des éléments et me dit que pour me plonger à fond dans mon sujet, il faudrait que je raconte un parcours militant pour comprendre ce qui peut motiver quelqu’un à s’engager et ce que ça implique dans sa vie. Je me suis alors dit que je devais raconter le parcours de quelqu’un dont le sujet de la lutte soit presque à contre-courant de la culture du pays dans lequel il vit. Les deux premières histoires étaient consacrées à des femmes, un peu par hasard, mais j’ai voulu poursuivre dans cette voie. J’ai donc regardé le classement des inégalités entre les hommes et les femmes par pays. J’ai retiré tout ceux qui étaient compliqués pour y faire un reportage et j’en suis arrivé au Bénin. »

« Les Reflets du monde en lutte » de Fabien Toulmé © Delcourt

Dès le début de l’album, tu racontes une anecdote humoristique, c’est pour détendre l’atmosphère et mieux embarquer le lecteur dans le récit ?

Fabien Toulmé : « En fait, j’embarque le lecteur dans mes reportages, j’essaie de l’inclure dans mes voyages et surtout j’essaie de ramener du réalisme et de l’humain au récit. Quand je raconte que je suis allé manger dans un maquis, du point de vue journalistique, ça n’a pas un grand intérêt, c’est anecdotique, mais ça permet au lecteur de vraiment partager l’aventure. Cette scène montre, qu’être en reportage, c’est aussi se poser, dessiner et être en interaction avec des gens. »

Dans l’album, on te voit peu dessiner et finalement davantage prendre des photos, comment travailles-tu ? 

Fabien Toulmé : « Je dessine pas mal de carnets mais plutôt le soir quand je rentre, très peu sur place. Ce n’est pas un dessin de documentation. Tout le travail de retranscription en dessin est réalisé à partir de photos. Je souhaite que le lecteur s’imagine ce qu’est la vie à l’endroit où je suis. Je pense au bruit des motos au Bénin ou à la typographie sur les panneaux au Liban. Il faut que quelqu’un qui connaît Beyrouth puisse reconnaître Beyrouth, que quelqu’un qui connaît la favela au Brésil la reconnaisse, etc. J’aime bien retranscrire l’ambiance d’un lieu. »

Il y a un personnage sur un petit nuage qui intervient régulièrement et avec lequel tu communiques, celui de ton professeur d’histoire-géographie, peux-tu nous en parler ? A travers lui, te sens-tu plus légitime ?

Fabien Toulmé : « En racontant l’histoire du Liban et en ayant conscience que j’étais peut-être en train de vivre des événements historiques, je me suis rappelé de ce professeur d’histoire-géographie qui nous racontait ce qu’il avait vu quand il se déplaçait sur les événements qui faisaient partie de son cours. Je n’étais pas forcément fan de cette matière qui était très théorique, mais dès qu’il apportait du concret et des anecdotes, je me projetais et ça m’aidait à mieux comprendre l’histoire. Du coup, je l’ai inclus dans le récit, en pensant à ce que lui dirait dans ces moments-là. Je traite de sujets géo-politiques complexes et pas évidents à synthétiser en BD. Ce personnage me permet de le faire de façon un peu plus carrée. » 

« Les reflets du monde en lutte » est-il le tome d’une longue série ?

Fabien Toulmé : « Oui ! L’idée, c’est d’en faire une série et que dans chaque tome j’aborde une thématique assez caractéristique de l’époque dans laquelle nous visons et toujours en allant à la rencontre de personnes concernées. J’espère qu’à partir de leurs histoires, nous pourrons mieux comprendre le monde dans lequel nous sommes. » 

Les reflets du monde en lutte – Scénario et dessin : Fabien Toulmé – Pages : 336 – Prix : 24,95 € – Editeur : Delcourt Encrages