INTERVIEW. Pierre Lapointe : « J’ai commencé à écrire mes premières chansons en fantasmant sur l’univers des dadaïstes et des surréalistes »

Attention, chef-d’œuvre ! Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé, le nouvel album de Pierre Lapointe, en est sans conteste un. Porté par un charme désuet et une écriture fine, ce concentré d’émotions se hisse à la hauteur des disques des icônes auxquels il fait référence, ceux d’Aznavour, Brel ou Barbara !

Pierre Lapointe lors de notre rencontre © Benoit Gaboriaud

Avec subtilité et élégance, Pierre Lapointe réveille la chanson francophone flamboyante des années 1950 à 1970, celle qui était conçue comme des petits films, à l’instar de Non, je n’ai rien oublié, écrite par Charles Aznavour en 1971 ! Nous sommes allées à sa rencontre pour revenir sur ce projet colossal qui mêle intimité, hommages et art plastique, avec virtuosité !

Peux-tu me parler de la genèse de ce projet, initialement pensé pour des grandes chanteuses populaires ?

Au début, je n’avais pas en tête l’idée de faire un album. J’avais plutôt envie d’écrire des chansons pour des chanteuses qui m’inspirent, tout en faisant des clins d’œil à des grands noms de la chanson comme Aznavour, Brel, Léo Ferré ou encore Michel Legrand. Un peu comme des pastiches ! J’aime l’idée du concept de l’imaginaire collectif, et y piocher dedans. Ici, dans la grande époque de la chanson francophone, celle des années 1950 à 1970. Finalement, après un séjour à Paris, j’ai eu la sensation que cette chanson un peu désuète avait du mal à passionner mes confrères et mes consœurs, je me suis donc totalement emparé du projet. J’avais pourtant en tête un casting bien défini. 

Pierre Lapointe lors de notre rencontre © Benoit Gaboriaud

Est-ce plus facile d’écrire pour les autres que pour soi ?

Oui, je me sens plus libre ! À l’époque, Patrick Bruel m’avait demandé de lui écrire des chansons que je pourrai chanter. Je l’ai pris au mot et je lui ai écrit Arrête de sourire qui s’est retrouvée sur son album Ce soir en sort, paru en 2018. Je la reprends à mon compte ici, mais je n’aurai jamais osé chanter « T’as pas choisi ta mère, t’as pas choisi ton père / T’as même pas pu choisir la gueule qu’on t’a donné », si elle avait été écrite pour moi, j’aurais eu trop peur de la réaction de mes parents. 

Pierre Lapointe – Toutes tes idoles

La première chanson de l’album s’intitule Toutes tes idoles. Quelles sont les tiennes ?

J’ai beaucoup de références dans les arts visuels. J’ai commencé à écrire mes premières chansons en fantasmant sur l’univers des dadaïstes et des surréalistes. Elles n’avaient ni couplets ni refrains. J’appelais ça de la poésie vaporeuse. Dans le domaine de la musique, j’aurais beaucoup aimé croiser la route de gens comme Gainsbourg, Brel ou Barbara. Au Québec, l’histoire de la chanson est assez jeune. À l’exception de Félix Leclerc, j’ai donc pu en rencontrer quelques-unes comme Claude Léveillée et Jean-Pierre Ferland. À l’occasion, je chante même avec Robert Charlebois. Avec Diane Dufresne, nous avons une relation d’admiration, moi plus grande qu’elle, sûrement ! Au Québec, je côtoie mes idoles. En France, elles sont moins accessibles.

Pour réaliser cet album, tu t’es aussi inspiré de celui de Ginette Reno, Je ne suis qu’une chanson (1979). Que représente-t-il à tes yeux ?

Je l’ai découvert assez tard, il y a une quinzaine d’années. Écrit par Diane Juster, le titre éponyme, Je ne suis qu’une chanson, est une des plus grandes chansons québécoises. Cet album est comme un pilier de marbre, et je voulais que le mien dégage cette assurance-là. 

Pierre Lapointe lors de notre rencontre © Benoit Gaboriaud

Cet album est un concentré de chansons flamboyantes portées par des envolées lyriques, donc pas faciles à interpréter. Avais-tu envie de relever de nouveaux défis vocaux ?

Ces chansons avaient été initialement écrites pour des meilleurs interprètes que moi [rires]. Alors, sans trop de risque, je me suis mis au défi d’écrire des mélodies qui soient difficiles à chanter. Mais voilà, finalement, c’est à moi de les incarner. Je suis en train de les apprendre pour le live, et je confirme, elles sont difficiles à chanter, mais j’en suis fier. Elles nécessitent une articulation irréprochable et un souffle conséquent. Et pour simplifier l’exercice, je me suis mis au défi de les interpréter sur scène entouré de deux seuls pianos, sans filet. 

Le clip de Toutes tes idoles a été réalisé dans l’atelier de Johan Creten, celui de Comme les pigeons d’argile dans celui de Jean-Michel Othoniel. Comment se sont faits ces choix ?

Pierre Lapointe – Comme les pigeons d’argile

Par amitié. Beaucoup de mon travail est une extension de l’amitié. Ça a été le cas avec Albin de la Simone et Sophie Calle pour la chanson Sophie, la vie, la mort (2018) et avec Clara Luciani pour Qu’est-ce qu’on y peut ? (2019), et c’est encore le cas ici ! Mais, ce n’est pas tout ! J’ai étudié les arts visuels et le théâtre, il y a donc chez moi une certaine frustration à ne pas créer des objets. Je suis donc très fier, comme c’est le cas ici, de pouvoir illustrer mes chansons par des œuvres d’art et vice-versa, et d’autant plus quand elles ont été réalisées par des amis. 

Es-tu donc un féru d’art ?

Complètement ! Je peux traverser la planète pour voir une exposition d’art, de mode ou de design. Je collectionne depuis l’âge de 14 ans. Mais en 2017, j’ai aussi engagé Matali Crasset pour faire la scénographie à Montréal de mon spectacle Amours, délices et orgues, ou encore David Altmejd, le plus grand sculpteur canadien à mes yeux de sa génération, pour travailler sur Conte crépusculaire (2011).

Et de mode aussi ?

Oui ! Sur la pochette, je suis encore habillé par Walter Van Beirendonck, un des plus importants designers belges de l’avant-garde de la mode de ces 40 dernières années.

Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé, le nouvel album de Pierre Lapointe