Interview. UssaR : « La mélancolie, je la cultive comme on charme un serpent. Elle me fascine mais il ne faut pas que je m’y noie »

Boxeur, UssaR nous a mis KO en dix chansons, avec son EP « Étendues ». Pour sa réédition, l’auteur-compositeur a élargi son territoire. De « Loin » à « Le Havre », il nous emmène à la découverte de paysages sonores hantés par le piano, souvent sombres mais traversés par de belles éclaircies. Aussi à l’aise devant l’instrument qu’aux manettes des machines, le producteur crée une atmosphère singulière et des chansons qui prennent aux tripes. Avec ses textes poétiques et ouverts, il cultive juste ce qu’il faut de mystère mais pour en percer certains, nous sommes allés à sa rencontre, dans son studio où il travaille quasiment seul.

UssaR  ©B. Gaboriaud

Tu as choisi UssaR comme nom de scène, d’où t’es venue l’idée ?

UssaR : « Tout est parti d’une plaisanterie avec Léonie Pernet. C’est devenu mon nom de producteur avec lequel je signais les musiques, mais ce nom incarnait déjà mes chansons, alors je l’ai gardé. Il a ce côté passéiste, même s’il existe encore des compagnies de hussards. J’aime cette image du cavalier qui monte à l’assaut. Nous avons tous les références des hussards de la république ou du « Hussard sur le toit », le roman de Jean Giono. Il illustre bien pour moi cette guerre intérieure que je me livre pour ne pas succomber à la mélancolie et qu’on retrouve dans les textes de mes chansons ». 

Pourquoi ne faudrait-il pas y succomber ?

UssaR : « La mélancolie, je la cultive comme on charme un serpent. Elle me fascine mais il ne faut pas que je m’y noie. J’apprends à la dresser, à l’apprivoiser, à la dompter avec mes textes. UssaR est l’incarnation de ce combat ce que je ne suis pas. J’essaie de ne pas être sombre ou désabusé. Mais avec cet alter ego, je m’en donne la possibilité ».

« 6 milliards », extrait du dernier EP de UssaR « Étendues »

Porté par le son du piano, le clip « 6 milliards » vient de dépasser les 100 000 vues sur Youtube. Cet instrument est-il essentiel pour toi ?

UssaR : « Le piano est un vrai compagnon de route. Quand je passe par la case composition, je passe par le piano. Il m’ouvre la voie. C’est mon Jolly Jumper. Mon frère est guitariste, bassiste et directeur d’une école de musique. Quand j’ai voulu en faire, à l’âge de 15 ans, il m’a aiguillé vers le piano qui me fascinait déjà car mon grand-père et mon oncle étaient pianistes. Ça a été le coup de foudre. Je l’adore mais mais parfois je le déteste car il produit toujours le même son, et en même temps, il ne cesse de me surprendre. J’en ai une approche libre pas du tout académique, je cherche. « Dehors » commence par un do majeur, c’est le premier accord qu’on apprend en général. Mais ce do peut t’emmener vers des milliers de directions différentes. C’est ça qui est incroyable ! ».

« Etendues » est loin d’être un EP piano-voix, l’électro y tient une place très importante. Tu as d’ailleurs fait un duo avec Léonie Pernet, « La violence ». Avez-vous la même approche de ce genre musical finalement très large.

UssaR : « J’ai un amour de la prod, de la texture et des paysages sonores. « La violence » ne vient pas du piano, il vient de la bidouille, l’instrument y est intervenu plus tard. Léonie et moi, nous ne venons pas du même domaine de l’électro. Elle vient du dancefloor, elle fait des DJ sets incroyables. Elle a un amour de la cold-wave des 80’s notamment. Moi, je viens plus du jazz rock, puis du rap, puis de l’abstract pop représentée notamment par Apparat ou Flying Lotus, de cette musique répétitive. Nous venons de plein d’endroits différents, mais nous nous sommes retrouvés sur plein de trucs ». 

« Loin », extrait du dernier EP de UssaR « Étendues »

La chanson « Loin » évoque le déconfinement, les retrouvailles manquées avec la foule, mais tu n’as pas vraiment écrit cette chanson en rapport avec le déconfinement ?

UssaR : « Je l’ai imaginée dans les tout derniers moments du confinement presque en écriture automatique. J’y parle de la ville, de la foule et de notre solitude urbaine, confinement ou pas. C’est très parisien aussi. « Les cendres s’amassent sur le parvis » est clairement une référence à l’incendie de Notre-Dame. J’y parle de notre immense solitude au milieu de la masse. « Ça pue le vide » même si on est déconfiné. Je ressentais déjà ça avant, ce côte « Lost in translation ».

UssaR  ©B. Gaboriaud

Tu pratiques aussi la boxe, est-ce que ce sport t’a aussi aidé à te construire en tant que musicien ?

UssaR : « Oui, la boxe a un lien direct pour moi avec la musique. J’ai toujours été assez sportif et je suis un fou de boxe. C’est le sport le plus complet que j’ai pratiqué, le plus exigeant techniquement, celui qui sollicite le plus notre intelligence. Il faut canaliser sa violence. La boxe m’a apporté une assise mentale et physique, un équilibre. Il faut être très solide sur ses appuis, être toujours en mouvement pour ne pas être une cible facile, et accepter la confrontation. Il faut accepter de prendre des coups et d’en donner, c’est ce qui a été le plus difficile pour moi. J’ai appris à me confronter aux autres et à moi-même. Ça m’a beaucoup aidé pour le live, à me confronter au public. Je l’embrasse mais je lui mets des coups, à l’âme ou à travers le son ». 

UssaR  ©B. Gaboriaud

« Étendues » se termine au Havre (« Le Havre »). Finalement cette ville, l’image que nous en avons, pourrait bien résumer ton EP, avec son côté urbain, technologique, sombre, l’ambiance d’un port… ?

UssaR : « Complètement. L’EP tend vers quelque chose de très urbain, de froid et de sombre mais aussi d’aérien, de lumineux, et de pop avec le titre « Antilles Normandie ». On y entend du maloya. Entre « Loin » et « Le Havre », il y a ce voyage. On ne sait pas très bien si je fuis un amour, si c’est moi qui suis parti ou elle. Ces titres sont les deux piliers qui soutiennent l’EP, comme le U et le R de UssaR. On y trouve aussi les marqueurs de UssaR. Comme dans « Top Chef », quand ils disent qu’il y a tous les marqueurs du croque-monsieur. Dans « Loin » et « Le Havre », il y a tous les marqueurs de UssaR [rires] ».

Etendues, le nouvel EP d’UssaR