D’autres vies que la sienne, qui ont forgé la sienne : voilà le grand thème du huitième album orchestral, cinématographique et flamboyant de Vincent Delerm. Cette grande Fresque est constituée de quatorze tableaux naturalistes aux détails qui ont tous leur importance. Il y est question, « au fond, des mêmes sujets toujours » : la vie, l’amour, la mort, mais avec une poésie universelle et touchante, résultat du regard sensible et délicat de l’auteur un brin espiègle.

Vous écrivez des chansons et pratiquez aussi la photographie. Existe-t-il un lien entre ces deux formes d’expression ?
Je me méfie un peu de l’analogie avec la photographie. Les photographies sont presque l’inverse des chansons. Elles captent un moment unique, qui ne se réalise qu’une seule fois. Les chansons, au contraire, s’inscrivent dans la durée. Ce ne sont pas des instantanés de vie. Ce sont des dossiers que tu portes longtemps avec toi. J’ai cru seulement que tu aimais les Pyrénées traite de la manière dont tu ressasses qu’un jour, quelqu’un a décidé de mourir et que tu réalises que tu n’as pas vu les signaux. Ou Se plaire, qui parle de ce besoin de plaire si présent dans nos vies.
Pour que je sois certain qu’un sujet mérite une chanson, il faut qu’il se soit imposé à moi à de nombreuses reprises. Qu’il occupe tant d’espace que le besoin d’y revenir devient évident. En photo, j’adore justement ce phénomène inverse : tu vois une dame habillée en jaune avec un chien qui porte un petit manteau jaune, tu prends la photo et tu sais que ça ne se reproduira plus. Ça ne fera jamais l’objet d’une chanson. C’est plus léger.
Mais dans les deux cas, vous attachez de l’importance aux détails qui participent à la construction de votre œuvre.
J’ai toujours voulu créer un mélange de détails et d’abstraction. Il y a des sujets qui poussent à rester dans une forme d’abstraction, et d’autres qui appellent au contraire à une accumulation de petits détails de la vie. Plus le sujet est abstrait, plus il faut passer par des choses très concrètes, des situations vécues, où tu as par exemple cherché à plaire, mais qui sont là surtout comme des exemples. J’ai toujours fonctionné comme ça.
Cet album parle des autres et aurait très bien pu s’intituler D’autres vies que la mienne, comme le roman d’Emmanuel Carrère auquel vous faites d’ailleurs allusion dans une chanson qui porte presque le même nom : D’autres vies que la tienne.
C’est plus un sujet qu’un concept : l’idée qu’on se construit à travers les autres. Cette idée va même jusqu’aux idoles lointaines : des figures comme Madonna, Robert Smith… Des gens qui étaient sur les posters dans ta chambre, ou des grands sportifs que tu n’as jamais rencontrés, mais qui, bizarrement, t’ont façonné. Et puis il y a ton entourage : tes parents, puis les amis de tes parents, chez qui tu traînes gamin et que tu ne choisis pas.

D’autres vies que la mienne, qui pourrait presque résumer tout l’album, c’est la chanson de départ. J’ai toujours adoré ce titre de Carrère, il sonne bien, et c’est aussi un hymne à la lecture, à la vie que les livres t’offrent. En scrollant sur Instagram, tu vois plein d’autres vies que la tienne, mais tu ne les vois pas vraiment. Tout va trop vite. Tu passes de l’une à l’autre sans qu’aucune ne te marque réellement. Alors que dans les livres, tu entres totalement dans une autre vie que la tienne. C’est immersif. Le cinéma aussi, parfois. Ces formats-là restent assez irremplaçables.
Dans Louise Ciccone, vous faites allusion à Madonna, presque comme à un détail essentiel de l’année 1987. Quel est votre rapport à cette icône ?
Je n’en étais pas spécialement fan. La chanson parle d’un été où Madonna était partout, et du fait que le succès immense de ce genre éclabousse tout sur son passage. Les tubes de True Blue sont associés pour moi à la silhouette de ma grand-mère qui monte très lentement l’escalier. C’est plus une association mentale qu’une madeleine de Proust, qui, elle, est souvent liée à la mélancolie. Je n’écoute pas Madonna pour retrouver ma grand-mère, mais si la vie me fait écouter La Isla Bonita, je vois le papier peint de chez elle. Je ne cherche pas de grandes histoires pleines de rebondissements. Pour moi, l’intensité de la vie ne se trouve pas dans ces récits, mais à l’intérieur de chacun de nous.
Dans Plusieurs, vous mélangez en effet des moments dits importants à d’autres plus légers.
Tu peux aller à la manif contre le Rassemblement National, puis regarder Friends en rentrant. Les choses se télescopent dans nos vies, mais on a l’habitude de hiérarchiser : il faut niveler les sujets politiques, les sujets intimes, alors qu’en fait tout est mélangé. Mais, on ne nous a pas habitués à penser comme ça. Natation synchronisée (2004) était un peu sur le même thème, même si je cherchais surtout à faire rire les gens. J’aime toujours me situer dans cette zone-là sur scène, un peu moins sur un album.
Pourquoi vous êtes-vous orienté vers une musique plus orchestrale pour illustrer ces chansons ?
Pour illustrer tout ce parcours de vie, il fallait quelque chose d’orchestral : un simple piano-voix n’aurait pas suffi. J’avais déjà eu cette envie sur le deuxième album, mais aussi sur À présent. J’ai toujours beaucoup écouté des musiques de film chez moi, notamment quand j’étais étudiant, celles de Georges Delerue, Henry Mancini ou John Barry. Leurs orchestrations magnifient parfaitement les petits riens. J’aimais aussi beaucoup les albums de The Divine Comedy, qui n’étaient pas de la musique de film, mais qui en avaient l’esprit : à la croisée des chevauchées, des batteries militaires parfois et de la musique baroque avec beaucoup de souffle.

La fresque, le huitième album de Vincent Delerm
