Poète magnifiant le tragi-comique de la condition humaine et maniant le burlesque avec une fantaisie jubilatoire, Pierrick Sorin se multiplie à l’infini, grâce à des hologrammes, dans des théâtres optiques drôles et fascinants, qui ne sont rien d’autre que le reflet de la société contemporaine. Le Musée d’Arts de Nantes en dévoile quelques-uns, aux côtés d’installations vidéo et de courts-métrages, le temps de l’exposition Pierrick Sorin, faire bonne(s) figure(s). Nous l’y avons rencontré.

L’exposition Pierrick Sorin, faire bonne(s) figure(s) se déploie dans le Patio et la Chapelle de l’oratoire du Musée d’Arts de Nantes, et rassemble une trentaine d’œuvres dont certaines iconiques, comme Vélocité matinale (2014) ou très récentes, comme Peindre et nettoyer ou la volonté à l’œuvre, conçue pour l’occasion, soit autant de scènes qui soulignent l’absurdité de notre civilisation, non sans humour.
Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux hologrammes et comment êtes-vous tombé dans le théâtre optique ?
Pierrick Sorin : « J’ai commencé par réaliser des films d’animation vers l’âge de 13 ans, puis dès mes 20 ans, j’ai eu envie de faire exister les images animées en dehors du simple écran de télévision ou de projection, dans un premier temps sous forme de diaporama que je projetais sur de la fumée ou sur de l’eau.

En 1995, j’ai découvert par moi-même la technique qui permettait de créer des hologrammes, désormais appelée technique du théâtre optique, tout simplement en observant des jeux de reflet sur une vitrine. J’ai mis alors au point un procédé, pour ensuite me rendre compte qu’il existait déjà, et qu’il avait même été inventé au XIXe siècle pour notamment faire apparaître des fantômes sur des scènes de théâtre. »
Dans la majorité de vos œuvres, vous jouez la comédie, et bien. Adolescent, rêviez-vous de devenir acteur ?
Pierrick Sorin : « Je suis devenu comédien par défaut. L’idée d’en devenir un ne m’a jamais vraiment intéressé. Je me suis mis à jouer la comédie parce que c’était plus pratique et moins onéreux, dans la continuité d’une existence relativement solitaire. J’étais fils unique. Je n’avais donc pas de frère sous la main pour m’aider. J’ai alors commencé à me filmer moi-même, très jeune, avec des moyens qui ne s’y prêtaient pas réellement : des caméras Super 8, sans retour d’image en direct. À cette époque, dans les années 1980, j’étais obligé de créer des dispositifs dans l’espace avec des films de nylon que la caméra ne distinguait pas, et qui me servaient de repère pour me cadrer au mieux. J’ai donc commencé à jouer dans mes œuvres pour pouvoir les réaliser tranquillement sans devoir diriger des acteurs et avoir à les juger. Aussi, je faisais des films parfois bizarres dans lesquels, par exemple, je déféquais sur une caméra. C’était un peu gênant de demander à un comédien de le faire. »

Dans vos œuvres, vous jouez souvent le rôle d’un journaliste. Quel est votre rapport à ce personnage ?
Pierrick Sorin : « Ce personnage sert de vecteur pour donner des explications, comme un journaliste normal finalement. J’ai été instituteur, j’ai donc toujours eu ce souci d’expliquer les choses. À mes débuts, j’ai aussi un peu travaillé comme reporter pour France 3, dans ma région. J’aurais bien aimé continuer, ainsi je compense. Je m’en amuse, mais tout personnage dans la vie réelle me paraît drôle. Pas moins le journaliste qu’un serveur de café. Je fais allusion à L’Être et le néant de Jean-Paul Sartre ou à La Société du spectacle de Guy Debord. Dans la réalité, chacun joue un rôle, plus ou moins inconsciemment ! »
Vos œuvres évoquent les films de Méliès, de Chaplin, et plus largement du cinéma burlesque, en étiez-vous friand ?
Pierrick Sorin : « Enfant, j’avais un projecteur constitué d’une petite manivelle. J’avais des bobines de Laurel et Hardy ou de Buster Keaton que je me projetais. Avec cet appareil, je pouvais intervenir sur le film. Si un personnage se cassait la figure, je pouvais donner un petit coup de manivelle en arrière pour qu’il se redresse. Cette façon de pouvoir agir sur le film m’a donné envie d’en faire.

Jacques Tati a véritablement été une forme d’influence. Ses films font partie des tout premiers que j’ai pu voir au cinéma, vers l’âge de sept ans. J’adorais. Tous les personnages de Jacques Tati jouent un rôle dans un monde social qui est en train de se moderniser et de s’éloigner de l’humain. »
Des petites scènes, vous êtes passé à celle de l’opéra, comment s’est faite cette transition spectaculaire ?
Pierrick Sorin : « Jean-Luc Choplin, le directeur artistique des Galeries Lafayette de l’époque, m’avait commandé des installations pour les vitrines. Plus tard, il est passé directeur du Théâtre du Châtelet, il m’a alors dit : « vous faites des petites scènes, pourquoi n’en feriez-vous pas des grandes ? ». Ça ne me serait jamais venu à l’idée de travailler dans le domaine de l’opéra qui m’était inconnu et que j’imaginais inaccessible. Finalement, j’ai reproduit en plus grand ce que je faisais en petit, et ça a fonctionné ! »

En complément de l’exposition du Musée d’Arts de Nantes, vous exposez aussi dans votre atelier. Que peut-on y découvrir ?
Pierrick Sorin : « Les gens qui ont vu la grande exposition du Musée d’Arts de Nantes peuvent en découvrir les coulisses dans mon atelier. Par des effets d’hologramme, les visiteurs me voient en train de travailler. Habitant aussi sur place, je peux les y croiser, ainsi des petits dialogues se mettent en place. Cette exposition est l’antithèse du musée. Elle est très vivante. Certaines choses tiennent ici avec un petit bout de scotch. Il y a aussi un gardien manifestement un peu ivre, mais très réaliste, qui engueule les gens et qui critique les œuvres qui sont autour de lui : « Pierrick, je le connais, s’il avait fait comme ci ou comme ça, ça aurait été mieux… ».» Une nouvelle forme d’auto-dérision centrale dans l’œuvre de Pierrick Sorin.
Exposition Pierrick Sorin, faire bonne(s) figure(s) au Musée d’Arts de Nantes, jusqu’au 1er septembre 2024.
Exposition Pierrick Sorin, derrière la porte à l’Atelier de l’artiste, 25 Rue Fouré, Nantes, jusqu’au 8 septembre 2024.
Pour en savoir plus sur l’exposition découvrez notre balade photographique ci-dessous, bonne visite !















