Ici une ancre, là une sirène ! Quand on regarde les corps tatoués de Pierre et Gilles, leur lien avec la mer saute aux yeux — d’autant que Gilles Blanchard est né au Havre (et Pierre Commoy, à La Roche-sur-Yon). La ville portuaire demeure pour le duo d’artistes une source d’inspiration évidente, comme en témoigne leur nouvelle exposition aux Franciscaines de Deauville : Pierre et Gilles, Mondes marins. Ils y dévoilent quatre nouvelles œuvres majeures, photographiées par Pierre puis peintes, comme toujours, par Gilles. Nous les avons découvertes en leur compagnie.

Dans Le Docker noir (Steven Biaffry), photographie réalisée en 2025, on découvre une vision glamour du Havre, mais aussi toute l’essence de votre travail, mêlant photographie et peinture. Comment procédez-vous ?
Tout est réel et photographié ! Nous fabriquons nous-mêmes nos décors pour les prises de vue. La peinture vient ensuite idéaliser le cliché : elle accentue les brillances, les flous… Les petits bateaux sont de vrais petits bateaux. La mer, c’est du papier cadeau métallisé ; les nuages, du coton. Nous travaillons un peu à la manière de Méliès, qui créait de grands décors avec ce qu’il avait sous la main. Nous improvisons aussi énormément. Par exemple, pour cette photographie, nous avions d’abord imaginé que le modèle porterait un débardeur. Mais, sur le moment, nous avons trouvé que son torse nu était plus évocateur, plus juste pour cette pose.

Etienne Daho, Jean-Paul Gaultier, Philippe Gaillon… depuis les années 1980, la figure du marin traverse votre œuvre. Vous en présentez un nouveau, Être marin (Yulian Antukh), inspiré de celui de Jacques Demy !
Le modèle est un garçon biélorusse qui avait les cheveux bleus, mais qui s’est teint en blond. Cela nous a tout de suite rappelé Maxence, le marin interprété par Jacques Perrin dans Les Demoiselles de Rochefort (1967), le film culte de Jacques Demy. Il avait les mêmes yeux bleus, la même chevelure… Nous avons eu envie de le photographier en marin, tout en rappelant que le marin est aussi un militaire.

C’est pourquoi il tient une mitraillette — un jouet pour enfants, mais qui fait son effet ! Elle ajoute un peu de gravité à cet ensemble édulcoré, elle ancre l’image dans le réel. Au début, en découvrant le décor, il a été un peu surpris : nous l’avions conçu dans des dominantes jaune et bleu, comme le drapeau ukrainien. Ce n’était pas volontaire ; cela faisait simplement écho à ses yeux et à ses cheveux. Le symbole ne le gênait pas, mais, n’étant pas ukrainien, il craignait des amalgames. Le résultat l’a finalement rassuré.
Dans vos photographies, vous mêlez horreur et merveilleux. D’ailleurs, en y regardant de plus près, vos représentations de la mer contiennent des déchets. Peut-on y voir une démarche écologique ?
Vous avez l’œil ! Au premier abord, la mer évoque un décor idyllique, mais en y regardant de plus près, on y trouve effectivement des déchets, comme dans la vraie vie. Nous les avons d’ailleurs ramassés sur la plage du Havre.

Après une tempête, de nombreux cordages synthétiques et très colorés s’échouent sur le rivage. Il y a bien une dimension écologique, mais nous aimons surtout magnifier l’horreur, car elle peut parfois sembler esthétique. Tous ces déchets sur la plage nous attristent, bien sûr, mais en même temps, ils possèdent une forme de beauté. C’est assez magique. Nous y faisions déjà allusion dans notre série Les Naufragés, en 1980.
Cette série, qui clôt l’exposition, montre de jeunes hommes échoués sur la plage — métaphore de l’hécatombe causée par l’épidémie de sida à cette époque.
Exposition Pierre et Gilles, Mondes marins, à découvrir aux Franciscaines de Deauville, jusqu’au 4 janvier 2025.
Pour en savoir plus sur l’exposition, découvrez notre balade photographique ci-dessous, bonne visite !














