Jessé Rémond Lacroix, alias Jessé, a un message à nous transmettre, un Message Personnel, le titre de son premier spectacle en tant qu’auteur et comédien. Parfois cru mais jamais vulgaire, il y raconte son homosexualité et le harcèlement scolaire dont il a été victime, et y dresse le portait tendre et drôle de sa famille constituée d’un papa, d’une maman et d’un géniteur, n’en déplaise à certains.

Le jeune acteur fait ses premiers pas en 2012, devant les caméras de Frédéric Berthe et aux côtés de Jean Dujardin et Gilles Lellouche, dans le film Les Infidèles. Il poursuit à Versailles, dans la série éponyme diffusée sur Canal +, avant de monter sur les planches en 2016, main dans la main avec Francis Huster et grâce à Laurent Ruquier qui lui offre un rôle dans sa pièce À droite, à gauche. En 2021, il planche désormais sur son premier spectacle en tant qu’auteur, alors inspiré par ses mentors spirituels Florence Foresti, Blanche Gardin et Hannah Gadsby. Nous sommes allés à sa rencontre.
Votre spectacle s’intitule Message Personnel, peut-on y voir un clin d’œil à la chanson de Françoise Hardy ?
En fait, Message personnel est la chanson préférée de ma mère. Elle m’a aussi énormément marqué car je suis un fan du réalisateur François Ozon. Dans Huit femmes, Isabelle Huppert la réinterprète. C’est le seul moment du film où son personnage nous montre ses failles et ses faiblesses, ainsi on parvient à percer la carapace de cette peau de vache. Faire un clin d’œil à ce moment-là me faisait envie, et bien sûr, je trouve la mélodie sublime, elle évoque pour moi le souvenir. Aussi, les messages personnels actuels sont ceux des réseaux sociaux qui sont privés du regard des autres. Ce double sens me paraissait intéressant.

L’affiche de ton spectacle est dans une dominante de tons verts, couleur qui dit-on porte malheur, pourquoi ce choix ?
J’ai appris mon métier aux côtés de Francis Huster qui est extrêmement superstitieux. Quand il a appris que mon affiche était dans des dominantes vertes, il m’a envoyé un message personnel pour me dire : « N’importe quoi ! ». Moi, je n’y avais pas du tout pensé quand je l’ai imaginée, peut-être parce que je n’ai pas écrit mon spectacle comme une pièce de théâtre, et que cette superstition remonterait à Molière ! Mais du coup, quand un événement ne se déroule pas comme je le souhaite, je mets cela sur le dos de l’affiche verte. Je suis superstitieux quand je veux [rires]. Avant de réaliser l’affiche, nous avons fait des essais chez moi, devant le mur vert sauge du salon. Ca fonctionnait bien, du coup nous sommes partis dans cette voie, tout simplement. Pour créer un ton sur ton, j’ai choisi un costume de la même teinte, mais si le mur avait été jaune, l’affiche l’aurait été surement aussi. Finalement, le vert me va bien. Il serait associé à la communauté queer dans certaines régions.
Ton spectacle traite, à travers toi, de la famille, de harcèlement et d’homosexualité. Peux-tu me parler de la genèse de ce projet ?
Pendant le confinement, j’ai pris du temps pour écrire, un peu pour avoir le sentiment de ne pas le perdre. En tant qu’acteur, j’en avais aussi assez d’être dépendant du bon vouloir des autres. Je me suis donc lancé à mon compte. J’ai écrit ce spectacle pour me raconter, après avoir lu Annie Ernaux qui relate dans son œuvre des moments ordinaires de sa vie mais qui a su les rendre passionnants. Dans cette même démarche, j’ai eu envie de raconter mon enfance, que j’estimais aussi ordinaire, mais ma metteuse en scène Marion Mezadorian, aussi humoriste, m’a fait remarquer qu’elle n’était pas banale du tout. Je ne connaissais pas mon géniteur. J’ai grandi dans une ferme. J’ai été victime de harcèlement scolaire. Elle m’a alors fait prendre conscience qu’il y avait matière à raconter une histoire, la mienne.
Ton spectacle n’est parfois volontairement pas drôle, mais de ce fait bien équilibré.
Quand j’ai écrit ce spectacle, je connaissais évidemment notre sainte patronne Florence Foresti, mais pas beaucoup d’autres humoristes. Je me suis alors plongé dans les spectacles de Vincent Dedienne, Blanche Gardin et surtout celui d’une humoriste australienne Hannah Gadsby. Dans Nanette, elle traite de son homosexualité, et certains passages ne sont volontairement pas drôles. Il y a un tunnel de cinq minutes durant lequel elle assume ne pas faire rire, et d’être totalement sérieuse. J’en suis ressorti chamboulé. A sa manière, je prends ce temps là, celui d’aborder des évènements parfois difficiles sans les désamorcer.
Tu interagis beaucoup avec le public, en toute décontraction, cela t’es venu naturellement ?
Au début, pas du tout, pendant toute la première année d’exploitation du spectacle même. Quand on a été harcelé à l’école, on se crée une armure pour la vie. On peut en avoir conscience ou pas. Cette armure te permet de te présenter sous une forme inattaquable. Tu caches tes manières. Tu prends une grosse voix. Bref, tu fais le bonhomme. Je suis monté sur scène avec, mais quand j’en sortais les gens de mon entourage me disaient qu’ils n’avaient pas retrouvé le Jessé qu’ils connaissaient. Au fil des représentations, je me suis alors défait de cette armure. Plus je m’en délestais, plus j’intervenais quand quelque chose de particulier se passait dans le public.
Aurais-tu une anecdote à ce sujet à nous raconter ?
Un jour une femme d’une soixantaine d’année avait un rire très particulier au premier rang, du coup, je l’ai alpaguée au moment où je parlais de sexe masculin tordu. Je lui ai demandé si elle en avait déjà vus, et elle m’a répondu que oui, plein, sa copine assise à côté, aussi. A ce moment-là, je me permets de dire alors : « Les mamies ! On dirait pas comme ça, mais elles en ont vus », mais je me rends compte qu’il s’agit de la cousine de ma mère et de son amie, que je ne connaissais pas particulièrement. Un grand moment de gêne, mais au final assez drôle.
Tu parles aussi beaucoup de ta famille dans ce spectacle, comme un témoignage.
Les manifestations de La Manif pour tous m’ont vraiment ébranlé. J’ai eu envie d’y répondre. J’ai un papa, une maman et un géniteur, et je suis aussi équilibré qu’un autre. J’ai voulu témoigner pour montrer qu’il n’existe pas un modèle de famille unique. La famille peut être multiple. L’important, ce n’est pas la petite graine mais ceux qui la font pousser. C’est ce que je dis dans le spectacle. En ce sens, j’ai eu beaucoup de témoignages positifs, de cas plus ou moins similaires.
Message Personnel de Jessé, actuellement en tournée dans toute la France.
