INTERVIEW. Mathis Chevalier : « je suis jeune et musclé et ça ne va pas durer, donc prends moi en photo maintenant »

En marin ou en Narcisse, Mathis Chevalier, ancien champion de MMA, rejoue les personnages culte de l’histoire de l’art sous l’œil du photographe Marc Martin. Décomplexé, le duo a réalisé un grand écart de haute volée, allant du Jeune homme nu assis au bord de la mer (1836) d’Hyppolite Flandrin à Rocky Balboa, pour mieux revisiter le nu masculin, avec spontanéité, humour, poésie, sensualité et un soupçon de provocation bienveillante.

Sehnsucht (l’autre rive de Narcisse) – Mathis Chevalier © Marc Martin

Pour ce faire, les deux artistes ont collaboré deux années entières. Aujourd’hui, ils dévoilent leurs travaux dans un beau livre et le temps d’une exposition à la Galerie Obsession (75011), tous deux intitulés Tomber des nu(e)s. On y découvre l’athlète sans pudeur, singeant le Faune Barberini de Giuseppe Giorgetti, méditer à la manière de Frantisek Kupka ou encore se regarder dans le miroir telle la Vénus de Diego Vélasquez. Certains de leurs clins d’œil sont évidents, d’autres beaucoup moins. Tant mieux ! Dans ces photographies pleine de vie, Mathis Chevalier se met à nu tel un acteur, donc principalement au sens propre. Il s’en dégage pourtant un naturel fascinant. Pour le percer, nous sommes allés à sa rencontre. 

Quel rapport à la nudité ont les sportifs dans le MMA ?

Poète et boxeur – Mathis Chevalier © Marc Martin

Dans mon club de MMA à Grigny (91), les gens ne montraient pas forcément leur corps. J’étais le seul à me mettre torse nu pour les combats. En dévoilant mes larges épaules, mes abdos et mes pectoraux, je comptais bien impressionner mes adversaires comme le public. J’en suis fier. J’avais même des shorts assez moulants, mais ce n’était pas très apprécié. A contrario, les autres couvraient leur corps.

Viktoria – Mathis Chevalier © Marc Martin

Utilisez-vous davantage la nudité pour montrer votre puissance que pour revendiquer une forme de liberté ?

Grâce à la nudité, je voulais montrer ma force, avant de revendiquer une posture de liberté du corps, mais au fil du shooting, la tendance s’est inversée. Les photos le montrent bien, je crois.

Les vestiaires des sportifs sont sources de fantasmes, comme le chantait avec ironie Clarika dans sa chanson Les garçons dans les vestiaires (2001), qu’en est-il réellement ?

L’ambiance dans les vestiaires de MMA n’est pas du tout équivalente à celle des rugbymans des calendriers. On s’y douche en slip. Il n’y a pas de rapport de proximité. Ce n’est pas très sexy, désolé [rires]. Mais avec Marc, nous avons joué autour de cette figure du vestiaire, pourtant avant, je n’avais jamais imaginé que les vestiaires pouvaient être un lieu de fantasme, ni même que la lutte pouvait être un sport visiblement homo-érotique.

Aussi belle qu’une balle – Mathis Chevalier © Marc Martin

Comment avez-vous rencontré le photographe Marc Martin ?

J’ai rencontré Marc en 2019, à l’exposition Les tasses, toilettes publiques, affaires privées au Point Ephémère. A cette époque, j’étais encore en club de MMA, mais j’aimais bien aller voir des expositions d’art contemporain, totalement éloignées de mon univers. Nous nous sommes perdus de vue puis il m’a contacté pour jouer dans Mon CRS (2022). Je connaissais déjà Othmane, mon partenaire, mais je n’étais pas très motivé. Marc a su, comme toujours, me mettre en confiance. En tant qu’acteur ou modèle, il m’a toujours respecté et fait en sorte que la collaboration se fasse à deux. 

Mathis au miroir – Mathis Chevalier © Marc Martin

Comment est né ce projet photographique Tomber des nu(es) ?

C’était mon idée ! J’ai dit à Marc : « écoute, je suis jeune et musclé et ça ne va pas durer, donc prends moi en photo maintenant. Faisons du nu. Nous verrons ce que nous en ferons, peut-être rien ! » J’aimais aller au musée, regarder les postures des statues grecques qui constituaient mon imaginaire d’homme fort. Je lui ai alors proposé de les imiter. Nous avons commencé à prendre des photos sur ce thème, puis j’ai rejoint son univers. Nous avons oscillé de l’un à l’autre. 

Pour ces photos, tu as choisi de conserver une pilosité naturelle qui confère à l’ensemble une authenticité et une spontanéité, loin de toute pornographie, y avez-vous réfléchi ?

Nous avons travaillé de manière très spontanée, sans rien vraiment déterminer à l’avance. Je ne me rase pas le torse. Je suis très content d’avoir beaucoup de poils pubiens bouclés. Je les trouve très beaux [rires], mais aussi en général chez les hommes ou les femmes. Certes je suis musclé mais nous devons nous accepter comme nous sommes, avec nos poils, nos nez cassés ou tout autres bizarreries, c’est ce qui fait notre beauté. 

Chardons – Mathis Chevalier © Marc Martin

En tant qu’acteur, poses-tu comme tu joues la comédie ?

Oui ! Ma manière de poser évoque ma manière de jouer la comédie. Les premières fois où j’ai posé, j’avais vraiment l’impression d’être un acteur, et non un modèle. J’essaie d’incarner les personnages, d’être le marin, d’être dans la scène tout simplement. 

Quelle est ta photo préférée de cette série ?

J’aime beaucoup celle où je suis en érection, une photo hommage à Larry Clark. Son film Kids (1996) m’a beaucoup marqué. Après l’avoir vu, je suis alors allé regarder son travail photographique sur internet et je suis tombé sur cette photo d’un jeune new-yorkais en érection. Même en tant que hétéro, j’ai trouvé la photo puissante, au-delà du caractère sexuel excitant. La nôtre s’est faite en trois minutes, de manière très spontanée. Elle est à l’image de toute la spontanéité de ce projet. J’aime aussi cette photo car montrer une érection comme celle-ci témoigne d’une insolence qui me plait. Il faut l’être notamment envers les réseaux sociaux qui soutiennent des images bien plus violentes. Pourquoi les réseaux censurent-ils une paire de fesses mais pas des discours haineux ? 

Il y a aussi cet hommage à la photographie de Steven Meisel représentant  Madonna faisant du stop au bord de la route, et réalisée pour son livre Sex paru en 1992. A l’époque, elle avait fait scandale, est-ce plus simple aujourd’hui de réaliser un tel cliché ?

C’était très compliqué [rires]. Nous étions en banlieue, à côté de chez moi. L’affaire de Viry-Châtillon (91), entre autres, montre à quel point une partie des gens de cette zone ne sont pas tolérants. En posant nu au bord de cette route, j’ai eu droit à quelques insultes, mais en général, les passants étaient plutôt amusés, les camionneurs notamment qui klaxonnaient à tout va. Nous avons quand même essayé d’être discrets !

Faune-s – Mathis Chevalier © Marc Martin

Toi qui aime tant posé nu, as-tu été frustré de poser habillé pour la photo qui sert d’affiche à l’exposition, celle en hommage au Faune Barberini de Giuseppe Giorgetti ?

[rires] Non pas du tout. J’adore être en costume. Pour le coup, je pense que si j’avais été nu sur cette photo, elle aurait été moins décalée.

Dans cette exposition, tu présentes trois de tes photos, en as-tu réalisé d’autres ?

J’ai fait un contre-reportage et donc plein de photos de Marc qui ne sont pas dans l’exposition. C’est très intéressant de prendre le photographe un peu dénudé, d’inverser les rôles. Étant très à l’aise avec la nudité, ça m’amusait, parce que parfois les photographes le son moins avec la leur. 

Tu as posé et joué la comédie devant l’objectif de Marc Martin, y a-t-il d’autres réalisateurs ou photographes avec qui tu aimerais travailler ?

Oui ! Claire Denis, pour Beau Travail (1999), François Ozon, Quentin Dupieux pour Yannick (2023) et Jacques Audiard pour Un Prophète (2009).

Exposition Tomber des nu(es) de Marc Martin et Mathis Chevalier à la Galerie Obsession jusqu’au 8 juin 2024. Rencontre avec Marc Martin et Mathis Chevalier à la galerie Obsession, samedi 18 mai à 15h autour de Boris Gasioroswski.
Le livre Tomber des nu(e)s de Marc Martin et Mathis Chevalier – Pages : 296 – Prix : 89 € – AGUA éditions.