Interview. Philippe Girard auteur de « Leonard Cohen sur un fil » : « Au fond, il a eu une vie de rock star, mais il était en porte-à-faux avec ce genre là »

« Allelujah », Leonard Cohen est entré au Panthéon des crooners grâce à cette chanson qui l’a dépassé, mais le poète d’une élégance rare a eu une véritable vie de rock star. Philippe Girard nous raconte ses histoires faites de rencontres dans « Leonard Cohen sur un fil ». Nous avons eu l’occasion de parler avec lui de son rendez-vous manqué avec son idole, de l’aura qu’avait Leonard Cohen à Montréal et des femmes qui ont traversé sa vie.

Philippe Girard ©Beata Zawrzel

Leonard Cohen est évidement célèbre dans le monde entier, mais comment était-il perçu plus particulièrement à Montréal où il a vécu une bonne partie de sa vie ?

Philippe Girard : « En fait, il y a avec Leonard Cohen un paradoxe que j’ai voulu souligner dans l’album. Au Canada et à Montréal, dans la communauté anglophone, c’est vraiment un monument. C’est le Général De Gaule multiplié par Zidane. C’est l’équivalent de Félix Leclerc chez les francophones pour qui Léonard Cohen était presque un mal aimé. Le mot est peut-être un peu fort, mais vous connaissez le proverbe : « Nul n’est prophète en son pays ». D’ailleurs, quand je l’ai vu sur scène à Québec en 2012, après deux ou trois chansons, il a dit « Si j’avais su que vous m’aimiez autant, je serais venu avant ». Depuis sa mort, les québécois francophones l’adorent tout autant que les anglophones, mais il avait souffert de cette carence affective. Il y a chez Leonard Cohen une mise en abîme de tout ce que sont les québécois. Il était anglophone et vivait à Montréal au milieu des francophones qui eux-mêmes sont entourés d’anglophones sur le continent Nord-Américain ».

« Leonard Cohen sur un fil » de Philippe Girard ©Casterman

Avez-vous eu l’occasion de le rencontrer ?

Philippe Girard : « Je l’ai croisé dans la rue à Montréal quand j’avais environ 18 ans. J’étais avec un de mes cousins. A cette époque, j’avais l’impression que toutes les vedettes se promenaient avec des lunettes, une fausse moustache, un imperméable et un chapeau. A moment donné, mon cousin m’a dit : « Tiens, on vient de croiser Leonard Cohen ». Je lui ai demandé en quoi il était déguisé, il m’a répondu en rien, en Leonard Cohen. Je l’ai loupé, c’était un rendez-vous manqué. Le jour même, j’ai acheté l’album « The future ». C’est ainsi que je l’ai découvert ».

« Leonard Cohen sur un fil » de Philippe Girard ©Casterman

Est-ce que ça a été difficile de le dessiner ?

Philippe Girard : « Non ! C’est venu assez vite. Il a une bouille spéciale. A toutes les périodes de sa vie, il a ce visage et cette silhouette bien particuliers. Je sais que mon style qui s’apparente à la ligne claire ne plaît pas à tout le monde. Dans un magazine, un journaliste a écrit qu’il aurait aimé un dessin plus rock’n’roll, ça m’a fait beaucoup rire car je pense que c’est le genre de commentaire que Leonard Cohen aurait pu faire sur sa propre musique. Au fond, il a eu une vie de rock star, mais il était en porte-à-faux avec ce genre là. Léonard Cohen était vraiment synonyme d’élégance. J’ai essayé de transposer ça dans mon dessin ».

« Leonard Cohen sur un fil » de Philippe Girard ©Casterman

Effectivement, quand on lit votre BD, on a l’impression que Leonard Cohen avait une vie de rock star, mais aurait-il aimé en être une ?

Philippe Girard : « Il disait à tout le monde : « Pour être heureux, j’ai besoin d’un lit, d’une table et d’une chaise ». Il était assez détaché des biens matériels. Sa maison à Montréal n’était pas cachée. Tout le monde sait où elle se trouve. Il n’y a pas de clôture. On pouvait le voir marcher dans la rue seul s’arrêter au bureau de tabac pour y acheter des cigarettes. Il était très visible. Ce qu’il recherchait vraiment je pense, c’était l’affection. Il a très vite compris que les yeux sont plus gourmands que les oreilles. En attirant le regard, on finit par attirer les oreilles. Il était conscient qu’il avait beaucoup de charisme et il savait s’en servir. Ses chansons étaient sérieuses, introspectives, pleines de belles images, mais Leonard Cohen avait aussi beaucoup d’humour. En réécoutant ses interviews, je me suis rendu compte qu’il était vraiment très drôle. Il n’avait pas peur de rire de lui-même et de son personnage ».

Vous lui faites dire : « Je me sens comme un imposteur, mais après tout, la poésie, c’est le verdict des autres sur le travail d’un auteur ». Ce sont ses mots ?

Philippe Girard : « Non, mais c’est son idée. Je me suis beaucoup documenté. On ne peut pas lui faire dire des banalités, genre je vais m’acheter du lait ou des bananes. C’était un poète, il faut qu’on ressente ça quand je le fais parler. Au début de sa carrière, il a reçu le Prix du Gouverneur Général du Canada qui est l’équivalent du Goncourt chez vous, mais il l’a refusé. Il considérait que la poésie était incompatible avec ce genre de cérémonial. Pour lui, la poésie n’était pas une affaire de prix ».

« Leonard Cohen sur un fil » de Philippe Girard ©Casterman

Le titre de l’album est « Leonard Cohen sur un fil ». A quoi fait référence « sur un fil » ?

Philippe Girard : « Ça évoque une vie d’équilibriste. Leonard Cohen a dû se réinventer toute sa vie. A de nombreuses reprises, on a dit de lui qu’il était fini artistiquement. Pour un artiste se réinventer une fois, c’est déjà difficile, alors cinq, six fois, c’est une vraie prouesse ! Au fil des lectures, je me suis rendu compte qu’il a traversé l’existence sur un fil de fer. 100 fois, il aurait dû tomber. La chute aurait dû lui être fatale et pourtant il a continué à avancer sur le fil. Au départ, il voulait être poète. Il a eu un succès d’estime mais pas commercial, alors il a écrit des romans. Les gens les aimaient mais ne les achetaient pas. Il a abandonné puis il a écrit des chansons pour Judy Garland et compagnie. Il a commencé à avoir du succès, alors il est monté sur scène même si au début il ne voulait pas car il était timide. Il a dit : « J’ai eu mille vies ». Il a su se réinventer grâce aux rencontres qu’il a faites. C’est sur ce point précis que j’ai mis l’accent dans l’album. A la fin du livre, il part dans un monastère pour faire le point. Encore une fois, c’est une rencontre qui l’aide à trouver sa voix ».

« Leonard Cohen sur un fil » de Philippe Girard ©Casterman

Dans l’album, vous montrez aussi que sa vie a été faites de rencontres féminines principalement.

Philippe Girard : « Oui, les femmes ont été très importantes dans sa vie, pour certaines, Suzanne et Marianne, il leur a même dédié une chanson. Léonard Cohen s’est entouré de femmes fortes. Sa mère a été aussi très importante dans sa vie. Son père est mort quand il était jeune, donc elle a eu de grosses responsabilités sur les épaules. Mais indéniablement, Leonard Cohen était puissamment attiré par les femmes fortes comme la photographe française Dominique Issermann par exemple ».

« Leonard Cohen sur un fil » de Philippe Girard – 120 pages – 20 € – Casterman

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