Figure incontournable de la scène queer, Sébastien Delage offre une suite à sa Chanson de baise rafraichissante (parue en 2021), sous la forme d’un album entier qui traite du sujet encore tabou, sans phare et sans provocation, avec subtilité et poésie : Baise Platine. Nous sommes allés à sa rencontre pour parler de ce projet global qui contient aussi un fanzine et une série de podcasts éclairants !

En 2024, penses-tu qu’il est encore difficile de parler de sexualité queer en chanson ?
À titre personnel non, j’en parle de manière très spontanée avec mes amis, mes amoureux ou mes amants. Mais de manière générale, j’ai l’impression que oui. La sortie de Chanson de baise a énormément compliqué les relations avec ma mère, qui en a eu honte. Aujourd’hui, on ne se parle plus, entre autres, à cause de ça ! Parler de sexe queer reste encore tabou pour beaucoup de gens, mais un homme hétéro qui affiche sa sexualité pose rarement problème. Pour une femme aussi c’est compliqué. Cardi B s’est fait insulter. Quand une personne queer aborde le sujet, on l’accuse de militantisme. Pour ma part, il s’agit de ma réalité. Je ne fais pas de politique, mon discours le devient malgré moi.
Peux-tu me parler de la Genèse de l’album Baise Platine ?
Étant toujours bipolaire, je voulais initialement produire deux disques [rires]. Un Ep dédié à Eros, obsessionnel et sexuel, sur le désir, et l’autre à Thanatos, névrotique, avec une esthétique post-rock et deep. À cette époque, nous étions en plein été 2023. Je n’avais donc pas trop envie de plonger dans un mood de dépression intense, j’ai donc tout accès autour de l’amour et du désir, deux éléments qui m’ont fait du bien dans ma vie.
Au début du projet de Baise Platine, je voulais donner une suite directe à Chanson de baise. Je trouvais cette première version un peu vanille et trop gentille. On l’a revue et corrigée avec mon ami L. Bigorra. Il est l’auteur de 28 Jours (chez Terrasses Éditions, prix du roman gay 2021), un roman construit comme un journal intime sur le traitement post-exposition. On compare souvent son écriture crue à celle de Dustan. Ainsi, Chanson de baise 2 est devenue Baise Platine. J’ai poursuivi l’écriture de l’album avec lui. Une chanson parle de sexe pur et dur, d’autres de désir, d’amants de passage, de chemsex… bref, d’amour sous différents prismes, dont celui de la santé mentale dans Lithium.
Tu développes notamment le sujet du chemsex dans un podcast avec Jean-Victor Blanc, médecin psychiatre, auteur et conférencier.
Oui, je voulais développer certains sujets de manière artistique dans un fanzine puis plus « sérieuse » dans des podcasts. J’en parle dans la chanson Karaokétamine. Je me suis dit que ce serait bien hypocrite de faire un album sur la sexualité gay en 2023 qui ne traite pas de ce phénomène. Le sujet n’est pas évident à aborder. Pour ma part, je ne le pratique pas, mais autour de moi, c’est l’hécatombe. Ce podcast avec Jean-Victor Blanc était une manière d’en parler plus librement avec des intervenants légitimes, moins sous la contrainte artistique, pour apporter des clés de compréhension, voire un peu d’aide.
Comme évoqué, la sortie de l’album s’accompagne d’un fanzine et de podcasts, trois épisodes au total : Désir et travail du sexe, Première fois et coming-out, et Chemsex.
Je suis un homme blanc cis gay, mais la communauté queer ne se limite pas à cette définition. Il fallait donc que je donne la parole à d’autres artistes queers différents de moi, pour qu’ils puissent s’exprimer à leur manière sur le sujet et ainsi offrir d’autres points de vue sur la sexualité. Le fanzine est chapitré par chansons, les neuf de l’album. Par exemple, pour Baise Platine, on a fait une série de photos avec Jerome Lobato qui m’a décoloré le pubis. Pour Karaokétamine, Pepo Moreno a réalisé une série de dessins express illustrant ce mot. Pour Désir Canicule, qui traite du consentement, j’ai fait une session de bondage avec Fabio Damotta. J’avais déjà travaillé avec lui pour la réalisation du clip de Dale cooper. Tout se répond !
Sur des visuels de l’album apparaît un croissant, qui fait écho à la chanson Désir Canicule dans laquelle tu dis : « On m’a bien élevé, j’arrive avec des croissants ». C’est vrai ?
Oui ! ça m’est arrivé, bien sûr [rires]. Le croissant est pour moi le cliché ultime du français. J’y trouve une forme de sensualité. Du coup, on a été jusqu’à le faire apparaître sur la pochette du disque, réalisée par Augustin Puzio. Si je devais représenter ma sexualité par quelque chose de culinaire, ce serait un croissant [rires].

De quoi parle la chanson Émilie ?
Elle parle de ma première fois maladroite avec une fille, quand j’étais encore dans le placard, mais que je savais très bien que j’étais gay. J’ai tout fait pour essayer de rentrer dans les cases sociales de l’hétérosexualité. Cela impliquait de coucher avec une fille. J’étais au plus près de mon mensonge. Émilie était à mon concert. Elle est montée sur scène à la fin de la chanson. C’était très touchant.
L’album s’ouvre sur un break de batterie, qui donne le ton rock de l’album, assez brut musicalement !
En studio, j’ai demandé à Mathias Fisch de me faire le break de batterie le plus prétentieux et démonstratif qu’il puisse me proposer. J’adore ! Ce break a un côté kitch très 90’s. Le texte de Baise Platine, le premier morceau de l’album, est frontal, même si j’ai essayé d’y insuffler de la poésie. Je voulais donc débuter par un choc auditif.
Parfois, je trouve qu’une démo a plus de charme qu’un morceau abouti, trop édité, trop aseptisé et trop propre. J’ai donc gardé quelques sons d’ambiance. Dans Pas Encore Minuit, on m’entend m’accorder. Dans Émilie, on entend le métronome. Dans Karaokétamine, il y a un son très particulier. J’ai enregistré ce titre avec Couturier dans un château du XVIIe siècle. Nous sautions sur le parquet branlant sur lequel était posé l’ampli, en sont sorties des nappes de sons géniales.

Es-tu déjà en train de travailler sur un troisième album ?
Je travaille déjà sur le troisième album. J’écris avec un garçon, Anthony, dont ce n’est pas le métier, mais qui a de bonnes idées. Les premiers textes tournent autour de la voiture et du refuge qu’elle représente quand on est un jeune gay en banlieue ou en province, ou encore autour de notre capacité à faire des bornes et à se mettre en danger pour aller rouler une pelle. J’ai vécu ça. Cet album tournera autour de codes très masculins : la turbostèrone !


Baise Platine, le second album de Sébastien Delage
